Qu'est ce qu'un bon danseur ?

 

Danses traditionnelles de bal folk, en couple, en cercle, en chaîne,...

Cette question, c’est celle posée par Catherine Augé et Yvonne Paire à quelques grands spécialistes de la danse traditionnelle au cours de leur étude publiée en mars 2006 "L’engagement corporel dans les danses traditionnelles de France métropolitaine" commandée par le Ministre de la Culture. C’est une approche par l’analyse fonctionnelle du corps dans le mouvement dansé. Vous pouvez télécharger l’étude sur le site de la DMDTS, sur la page rapport.Yvonne et Catherine sont toutes deux formatrices en analyse fonctionnelle du corps dans le mouvement dansé.

La question complète est « Lorsque vous dîtes "c'est un bon danseur", pouvez-vous définir ce que vous entendez par ces mots ? Pourriez-vous tenter de définir vos critères d'évaluation ? Où commence l'interprétation et comment peut-on être au plus fidèle à l'esprit de la danse ? » Voici l'opinions de chacun des spécialsites intérogés.

 

Eric Champion

« C'est quelqu'un qui arrive à un équilibre hors norme entre la qualité de son geste, la qualité de la relation à ou aux autres, la qualité de l'énergie, la qualité de la présence. Si l'équilibre n'est pas le bon cela sera un gymnaste, un représentant de commerce, un excité, un charismatique,… L'alchimie est délicate. Quand cela est, c'est une évidence, il y a une force qui se dégage, une esthétique indéniable, c'est de l'ordre de l'artistique.
Pour les critères, c'est bien difficile tant la chose est complexe, peut-être le naturel, l'absence de sur-jeu, la fluidité, la facilité / qualité du geste, la justesse de la relation, l'émotion, la capture de mon attention ! »

Né en 1961, instituteur de profession, Eric Champion pratique de manière amateur la danse (bourrées) et la musique d'Auvergne depuis 1976. Parallèlement, il s'intéresse aussi à la collecte (à partir de 1983) auprès des utilisateurs de ces langages ainsi qu'à la transmission de ceux-ci tant auprès d'adultes que d'enfants ou de formateurs dans ces domaines. Sa zone de pratique / recherche est centrée sur l'ouest du département du Puy-de-Dôme. 

Pierre Corbefin

« Le premier des critères me paraît être celui de l'émotion dégagée. Un bon danseur est émouvant. Sachant que le plaisir est, peut-être, le premier stade de l'émotion (voire sa prémisse) : avoir du plaisir à regarder quelqu'un danser. Mais est-ce un critère ? Peut-être serais-je plus proche de la question en parlant d'interprétation, d'expression. Un bon danseur, c'est celui qui ne donne pas l'impression de réciter (aussi parfaite qu'elle soit, la récitation reste un exercice froid, sans profondeur). C'est celui qui, à partir d'un modèle donné, a su mettre sa personnalité en symbiose avec le modèle. Si on reconnaît la danse interprétée, on perçoit en même temps ce que l'interprète a d'unique. Ce qui suppose une maîtrise technique parfaitement aboutie, mais cette maîtrise peut être visible, ou pas. Un bon danseur serait donc celui qui tendrait vers l'épurement. Ceci avant même de se pencher sur le style, l'intonation, dimensions auxquelles on n'échappe pas quand on a affaire à la danse traditionnelle.
"Voilà, c'est ça. Une bourrée, c'est ça. Voilà bien là ce mouvement particulier qui échappe finalement à l'analyse et qui est la marque profonde (la reproduction réussie pour ce qui nous concerne, nous "revivalistes") qu'une société humaine a su imprimer sur cette forme d'expression, ce langage qu'est la danse. »

Pierre Corbefin entre aux Ballets Occitans comme danseur puis chorégraphe. Directeur du Conservatoire Occitan en 1970, il mène des enquêtes de terrain (et bibliographiques) sur la danse traditionnelle en Gascogne aquitaine et pyrénéenne (Béarn). Il retransmet les danses de cette aire dans des cours et stages réguliers. Il a écrit de nombreux articles sur la danse traditionnelle. Il privilégie l'étude des postures et des gestuelles spécifiques aux danses de l'aire culturelle gasco-pyrénéenne. "Je crois à l'extrême urgence de retrouver toute la sociabilité que peut porter une danse communautaire, et à la remise en osmose de la danse et du chant. Danser avec d'autres au son de sa propre voix, c'est atteindre à un degré d'émotion extrême." 

Françoise Etay

« Un bon danseur, c'est pour moi quelqu'un qui a bien intégré un style, qui en est même totalement imprégné, et qui a un sens rythmique très aigu. Dans le cas des bourrées et de quelques autres danses qui, à mon avis, sont d'un esprit proche, le bon danseur sait, en outre, gérer l'énergie propre à la danse, et les variations qu'il y apporte, en relation avec le jeu du musicien, concrétisent sa maîtrise. »

Françoise Etay a effectué, depuis le début des années 1980, de nombreuses enquêtes, filmées pour la plupart, sur la danse traditionnelle en Limousin et dans les régions voisines. C'est principalement sur ces collectes que s'appuient divers articles qu'elle a publiés, ainsi que son enseignement sous forme de stages ou d'ateliers réguliers au sein du département de musique traditionnelle du CNR de Limoges. 

Edith Lozano Huguet

« Je définirai un "bon danseur" comme une personne qui allie avec une aisance, faisant croire à la simplicité, le mouvement à la musique, douceur, souplesse, force, retenue et présence.
Un bon danseur doit être beau à regarder. Il doit y avoir harmonie complète entre le dansem en mouvement et la musique.
Quand on danse avec lui, il doit y avoir un partage équitable entre puissance et douceur. II doit y avoir osmose entre les partenaires sans pour autant annihiler l'individualité (principalement dans les danses où il n'y a pas de contact physique) sans oublier le regard, l'intérêt particulier pour le partenaire » 

Mes critères d'évaluation : justesse des pas alliée à un style découlant du répertoire, du terroir, En un mot danser une bourrée du Berry avec le style du Berry et pas de l'Auvergne, ou bien danser une mazurka du centre France différemment d'une mazurka du sud-ouest. À chaque région, à chaque province correspond une façon de danser différente, inscrite dans le mouvement, dans la position du corps, dans les appuis,... »

Issue d'une famille de danseurs traditionnels de Bourges (18), Edith Lozano Huguet est imprégnée de danses dès son plus jeune âge. Après avoir pratiqué exclusivement la bourrée du Berry pendant vingt ans, elle découvre d'autres répertoires français et étrangers. Elle passe la quasi-totalité de son temps libre (soirées et week-ends) en formation dans ces répertoires pour en maîtriser toutes les subtilités. Animatrice à tire bénévole pendant plus de vingt ans, elle décide en 2002 d'en faire son métier et de vivre de sa passion . Elle transmet des répertoires divers : danses du centre France, de Bretagne, d'Alsace, du Sud-Ouest, d'Irlande, d'Écosse, de Nouvelle Angleterre, d'Angleterre (Playford et contredanses populaires Barn Dance) 

Samuel Ouvrard

« Un bon danseur est celui qui connaît assez la danse qu'il interprète en ayant cette conscience de "sa carte d'identité", sa logique, son essence en accord avec le caractère et les qualités de la pratique communautaire culturelle de cette danse.
Mais il se doit d'avoir d'autres qualités. La plus évidente est, évidemment, d'avoir une maîtrise assez lucide de son corps pour pouvoir l'adapter à la danse en question, pour pouvoir être dans le "confort corporel". En outre, pour être totalement en accord avec le caractère communautaire fort de la danse traditionnelle, il doit pouvoir s'abandonner au groupe et éviter ainsi d'entrer dans la performance individuelle qui nuit souvent à la qualité d'un bon danseur. Ces atouts évitent de tomber dans différents travers et notamment celui du "folkeux" qui s'arrête souvent à la simple esthétique de la danse en oubliant les forces intrinsèques des danses : c'est du mouvement sans saveur ni sensibilité...
Enfin, cerise sur le gâteau, la qualité suprême d'un excellent danseur est celle de maîtriser assez tous ces éléments et cette connaissance pour pouvoir jouer avec l'espace de liberté qui lui est laissée par la danse tout en restant en accord avec la logique du mouvement de celle-ci : l'interprétation intelligente.
(« L'individu traditionnel acquérait par imprégnation la danse à la fois en tant que langue du groupe mais il avait la possibilité d'une parole personnelle ». Y. Guilcher) »

A l'origine, la danse fut, pour Samuel Ouvrard, un moyen de vivre son identité bretonne. A partir de là, il a multiplié les expériences : ensemble Naoned (danseur et chorégraphe), Kendalc'h (jury de concours...), animation de stages et création de productions chorégraphiques diverses. Il a, notamment, participé à « Lisa », une création autour du métissage de l'identité de danseurs traditionnels et des codes de la danse contemporaine, ainsi qu'à « Entre chiens et loups », spectacle expérimental conçu à l'occasion des cinquante ans de Kendalc'h. Il évolue à la frontière de la sphère bretonne et de la mouvance "folk" française en un itinéraire de questionnement continuel autour de la danse traditionnelle dans la société contemporaine qui se prolonge actuellement par la co-responsabilité de la commission "formation" dans la confédération Kendalc'h. 

Philippe Pasquihr

« Dans l'ordre décroissant :
- maintien, tenue du corps, sourire.
- qualité d'équilibre dans les mouvements et qualité d'ouverture et de rendu des jambes et pieds.
- sens du rythme, respect du tempo musical, respiration.
- technique dans les assemblés, les mouchetés, les chassés, les pas battus (brisés, entrechats et ailes de pigeon).
- danse bas sur demi-pointes (quart de pointe), énergie et vivacité dans les mouvements, capacité à syncoper.
- force, puissance, grâce, légèreté, endurance, élévation.
- variété de son répertoire de pas dans les mouvements, les rythmes et les variations. »


Philippe Pasquihr est l'animateur de l'association marseillaise Prouvènço en Fèsto (http://p.e.f.free.fr) qui s'intéresse à tout ce qui touche aux danses anciennes françaises de la Renaissance à la Belle Époque et aux pratiques de danses de caractères nées sur les théâtres de foire du XVIIIe siècle et présentes dans les régiments d'infanterie du XIXe siècle et dans les sociétés de farandoleurs. Sa formation d'origine est liée à la pratique de la musique et de la danse dans différents groupes folkloriques provençaux et dans les stages de la Fédération Folklorique Méditerranéenne où il intervient régulièrement comme encadrant en danse et au sein de sa Commission de la danse.
 

Lucienne Porte-Marrou

« Il écoute la musique et il suit parfaitement la mesure - élégant dans son allure - bonne tenue du corps, sans raideur. Il sait conduire sa partenaire, il est capable d'adopter "le style" de la danse qu'il pratique et une bonne danseuse le suivra sans difficulté. »

Lucienne Porte-Marrou, présidente du Centre Provençal de Danses et Musiques Traditionnelles (CPDMT) à Avignon (Vaucluse) se consacre depuis plus de 40 ans à la recherche et à la transmission de la danse populaire traditionnelle en Provence, différente des représentations "folkloriques" : collectages, vidéos, documents pédagogiques, conférences, en liaison avec la culture occitane. Membre du Centre Régional d'Etudes Occitanes (CREO Provence) elle est l'auteur de Dançar au Païs - Danses occitanes en Provence (livre pédagogique et CD) et de Cantam Provençau - Cançonier dau Calen.

 Edith Lozano Huguet, Samuel Ouvrard, Philippe Pasquihr, Lucienne Porte-Marrou

 

publié sur AccroFolk avec l'accord des auteurs

 


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