L'esprit folk, par Gratton Labeur

Texte publié dans le n°50 de L'Escargot Folk ? - rubrique Interfolk - janvier 1978

« Après quatre ans de tâtonnements, de remise en question, de recherches et de découvertes, nous voilà tous à peu près d'accord avec nous-mêmes, d'accord les uns avec les autres, bref, nous sentons sous nos pieds une terre bien ferme. Aussi nous sommes nous dit, peut-être le moment est-il venu de "faire le bilan"*. Nous voulons essayer de nous situer au mieux par rapport à cet ensemble de courants qui nous intègre ou nous rejette, que nous revendiquons ou dont nous nous défendons, et qu'on s'accorde à appeler "mouvement Folk".

« La première question, c'est, bien sûr : "pourquoi chanter de vieilles chansons ?" Mais avant d'y répondre, j'aimerais me demander : "pourquoi chanter, pourquoi faire de la musique tout court ?" C'est parce qu'en chantant, en jouant de la musique, j'exprime les sentiments qui me traversent, et que ça me fait du bien. Ces idées, ces sentiments font constamment référence à un monde dans lequel je vis, pour en approuver certains aspects, pour en rejeter d'autres ; bref, je suis l'inventeur ou le reflet d'une tradition qui nous est une référence commune et qui nous permet de nous rapprocher et de nous comprendre. C'est ça que j'appelle "Folk" : la musique faite par les gens et pour les gens.

« Or, cette conception-là, la vivre aujourd'hui dans notre système social, ça n'est plus possible. Pourquoi ? Parce qu'au lieu de circuler de manière horizontale, (mon voisin me chante une chanson, je lui en chante une autre, qu'il transmettra ensuite à son cousin, etc.). La musique actuellement circule verticalement par l'intermédiaire des masses média, à savoir une Annie Cordie ou un Guy Lux pour cinquante millions de téléspectateurs et d'auditeurs. Mort l'échange, morte la communication.

« Notre première réponse à ce système oppressif a été le groupe. Former un groupe de musiques ça voulait dire échanger ses musiques préférées ou ses compositions personnelles ; communiquer par le biais d'un arrangement commun quand le groupe tout entier les prenait à son compte, communiquer aussi quelquefois en composant tous ensemble. Est-ce un hasard si, au cours de cette recherche, nous avons rencontré les chansons traditionnelles ? Sans doute pas : en elle nous avons trouvé le témoignage d'un monde où l'échange réciproque est possible, où la culture qu'elles véhiculent est celle de tous et non pas d'une poignée d'individus qui décident et orientent nos goûts culturels. Nous y avons trouvé aussi la référence à des valeurs dans lesquelles nous nous reconnaissons, et qui constitue en même temps un rejet du monde dans lequel nous vivons : nature, amour, simplicité, authenticité. Cela dit, dépêchons-nous d'apporter la nuance de taille : si le Folk est bien la musique des gens pour les gens, parmi ceux-là, beaucoup ne sont pas nos amis : les rois, les curés, les soldats, les parents autoritaires. La musique traditionnelle française est, pleine de chansons franchement réactionnaires, et tout en appréciant leur intérêt historique, nous nous gardons bien de les chanter. Nos amis seraient plutôt les déserteurs, les filles révoltées par la contrainte maritale ou parentale, et d'autres, que nous découvrons petit à petit. Tout ça pour dire qu'il ne s'agit pas de chanter n'importe quoi sous prétexte que c'est du Folk. Le choix de telle ou telle chanson est un engagement.

« J'en arrive au dernier point, qui me semble très important. Ça n'est pas tout d'avoir redécouvert le folk, encore faut-il le vivre, le réinventer. Réinventer, ça veut dire réinventer des chansons, des musiques, composer, en somme notre folklore. Mais ça veut dire aussi trouver un moyen de diffusion de cette musique qui puisse échapper aux règles du business, qui la réduisent au rôle de marchandise. Nous essayons de nous y employer concrètement. D'abord, en jouant au maximum en marge du réseau culturel officiel, ce qui signifie dans le contexte actuel toucher peu de gens, mais les toucher profondément. « Ensuite par la distribution en marge de notre disque, que nous avons enregistré nous-mêmes et produit par l'intermédiaire d'une association, pour être libre du début à la fin de toute contrainte, tant en ce qui concerne le contenu de notre musique que son utilisation et les endroits où elle est diffusée.

 

Nous sommes ouverts à toutes discussion concernant le problème, et si ça peut susciter une réflexion commune, eh bien tant mieux.
Notre adresse : Grattons labeur ; La Noisille Civry 28200 CHATEAUDUN.»

* titre d’une très belle chanson des GL (NDLR

La revue L'Escargot folk ? :
L’escargot folk a été édité de 1974 à 1980, à environ 4 000 exemplaires par numéro. La revue est gérée par des bénévoles et des correspondants locaux, puis par une équipe permanente rémunérée. Il se défini comme un bulletin de liaison et d’information et renseigne sur les folk-clubs, les manifestations, la musique folk et toutes ses tendances et fournit des tablatures.


Merci à Nicolas Cayla, ancien rédacteur en chef de l'Escargot Folk ? pour ce texte.


Commentaires   

0 # Les grattons labeurs 29-04-2012 11:41
Les Grattons Labeurs, j'ai fait leur connaissance en 1974, j'ai vécu quelques semaines chez eux avec Danielle Messiarue Charles Sanglier à Orléans. Que sont-ils devenus, quelqu'un pourrait-il renseigner ?
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0 # lucile 29-04-2012 11:40
J'ai écouté les morceaux hier avec mes parents, et ça a été une bouffée d'enfance qui est remontée à la surface.
Et ça fait du bien !!!!
Mes parents n'ont plus leur album que le duo nous avait dédicacé.
Mon père était directeur à la MJC de Longwy et programmait souvent des concerts de folk, ou des groupes du coin.
Culturellement, j'ai eu une enfance bénie.
Je suis aussi à la recherche d'un groupe de Longwy qui s'appelait les Châtelet, un homme et une femme et en particulier une de leur chanson "infanticide"

A bientôt
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