L'élégance mystérieuse

Le bal folk de printemps de l’association S'Narreschiff bat son plein. Les danseurs, nombreux et fervents, s’agitent sous les lumières de la scène lorsqu'un des musiciens annonce une polka. C’est le moment où j’invite Clotilde. Âgée d’une vingtaine d’années, elle dégage une élégance mystérieuse, comme tout juste échappée des années 1920.

L'accordéon diatonique lance les premières notes, un jeu poussé-tiré percutant qui pose immédiatement un cadre énergique et rythmé. Face à moi, Clotilde a la pêche. Sentant sa vitalité, j’accélère le pas. Elle suit sans ciller, le sourire aux lèvres.

La transe électrique

Soudain, la vielle à roue entre en scène. Son bourdon continu sature l'air, et le cliquetis frénétique du poignet du musicien dicte une cadence folle. Porté par cette vague sonore, je me laisse totalement emporter. Nous commençons à slalomer entre les autres couples. À cette base traditionnelle s'ajoute alors une tension nouvelle : des effets sonores électroniques et électriques viennent électriser l'atmosphère, propulsant le morceau dans une modernité hypnotique. C’est enivrant. Notre vitesse devient telle que les autres danseurs semblent soudain fixés sur place.

Tout s’accélère dans une transe commune. Nos rotations deviennent si vives que le décor se dissout autour de nous : la foule multicolore se transforme en lignes horizontales de couleurs, défilant alternativement sur un fond noir ou blanc, selon que le tempo électrique de la musique nous projette face à la scène illuminée ou vers le fond de la salle.

Un joyeux maelström

Nos cœurs battent la chamade à l’unisson de cette polka chamanique à deux temps. L’énergie collective est en fusion totale ; nous vibrons au même rythme que les musiciens qui saturent leurs instruments. Au milieu de ce joyeux maelström, je demande à Clotilde si le rythme n’est pas trop rapide. Sa réponse fuse, vibrante, par-dessus les basses électroniques : « Non, on continue ! ».

Une complicité électrique nous unit dans cette trajectoire de folie. Clotilde déploie la même ferveur que moi. Est-ce mon énergie qui la transcende, ou est-ce son propre plaisir qui rayonne et m’emporte ? C’est sûrement la magie de tout cela réuni.

Bal folk à Illkirch

Le retour au réel

Puis, le dernier accord de vielle, le dernier souffle d'accordéon et le point final de l'écho électronique claquent en même temps. La musique et la danse s’arrêtent net, coupant le sifflet de la salle.
Emporté par l’ivresse du mouvement et l’approbation de Clotilde, je n’avais pas réalisé la vitesse de notre course : nous venons de boucler trois fois le tour complet de la salle. Le contrecoup est immédiat. Clotilde s’écroule, totalement essoufflée. Un choc me traverse, mêlé d’un profond sentiment de culpabilité : je m’en veux d'avoir été si loin, si vite.

Je la regarde, inquiet, tandis qu’elle reprend lentement son souffle. Clotilde se relève alors. Ses yeux brillent encore de l'étincelle de la polka et, dans un sourire, elle souffle :

« C’était fabuleux. »

Merci Clotilde.