Du bitume de Lautenbach aux parquets de Gennetines, Bernard Coclet dévoile la folle épopée du Grand Bal de l’Europe. Une aventure humaine unique, passée du Mur de Berlin jusqu’au tapis rouge de Cannes.
L’histoire commence en 1979. La Fnac venait d’ouvrir à Mulhouse. J’y achète un livre sur l’histoire des paysans et, en sortant, je tombe sur une affiche pour un bal folk : un stage de bourrées l’après-midi à Bollwiller et un bal le soir. Je ne réfléchis pas, je prends ma mobylette et je fonce au stage. C’est là que Danyèle Besserer montre des bourrées. À la fin, elle vient me voir et me dit :« Mais toi, on ne te connaît pas ! Tu danses super bien la bourrée, tu habites où ? » Je lui réponds que j'ai deux maisons : la caserne Barbanègre à Mulhouse pour mon service militaire, et la seconde à Gennetines, un petit village du Centre de la France que personne ne connaissait à l’époque. Après ça, on s’est un peu perdus de vue.
À cette époque, à la caserne Barbanègre, ma folie n’a pas de limites. Toutes les semaines, j’écris au commandant pour obtenir des passe-droits : pour garer ma mobylette, m'inscrire à la fac ou trouver une salle pour répéter. J'ai un accordéon - c’est d’ailleurs moi qui ai fait découvrir cet instrument à Danyèle. Le commandant m’attribue un sous-sol de cent mètres de long pour mes répétitions.
Un mois plus tard, je suis convoqué : « Coclet, vous êtes musicien, vous allez animer la nuit du réveillon ! » Le problème, c'est que je ne savais pas vraiment jouer... Pendant un quart d'heure, j'ai simplement chanté en boucle : « Ah, qu'est-ce qu'on s'emmerde ici ! » Tout le monde tape sur les tables, il y a une super ambiance. Quinze jours plus tard, le commandant me convoque à nouveau... pour me féliciter ! Ce fut mon premier et mon dernier concert.
Trois ou quatre ans plus tard, Danyèle m’appelle : « On organise un petit festival à Lautenbach, est-ce que tu veux venir montrer des bourrées ? » Je débarque. Ça se passe derrière l’église, il y avait vingt-cinq personnes qui dansent sur le bitume. Je montre mes quelques bourrées, et c’est ainsi que je deviens un futur habitué. Après cette première édition Danyèle se souvient que je lui ai dit « Je veux faire la même chose en plus grand ! »
C'est aussi cette année-là que Richard Schneider, le réinventeur du folklore alsacien, anime un atelier hebdomadaire à Mulhouse. C'est la seule fois que cela s'est fait, je crois. Je suis cet atelier avec Danyèle Besserer et Danielle Fuchs, l'actuelle présidente du Stockbrunna. Pour l’anecdote, c’est sur les machines à écrire de la caserne que j'ai tapé les premiers statuts de l’association ancêtre des Carnets de Bals. Une longue amitié est née avec Danyèle à ce moment-là.
En 1989, toujours à Lautenbach à la pentecôte, je rencontre une danseuse qui habite à Berlin-Est. Quelque temps auparavant, j’avais donné un stage à Berlin-Ouest, derrière une église. Les danseurs de l'Ouest m'avaient dit : « Bernard, on adore ta façon de danser, tu ne pourrais pas venir faire un stage chez nous ? » Et quand je leur avais demandé où c'était, « chez eux », ils m'avaient répondu : « À Berlin-Est. »
À Lautenbach, je parle de cette danseuse de l'Est à mes copains de Berlin-Ouest. Ils me répondent : « C'est impossible, on ne la connaît pas, les gens de l'Est n'ont pas le droit de sortir ! » Pourtant, elle était bien là, venue en clandestine en France pour danser. Je leur dis qu'au mois d'octobre, pour les vacances de la Toussaint, j'irais de façon symbolique faire le stage à Berlin Est le samedi, et à l'Ouest le dimanche.
En novembre 1989, je prends le train pour Berlin-Ouest, mais en arrivant, on m'annonce « Tu ne pourras pas passer à l'Est, le passage est bloqué partout, sauf à un endroit dans le métro, et ils ne laissent passer que la moitié des gens. »
J'ai une cassette avec quatre bourrées dans ma poche. On me dit : « Tu avances comme si de rien n'était. » En face, les mecs ont des mitraillettes. Ouf, Je passe ! À 20h30, j'arrive dans la salle à l'Est, c'est la folie, il y a 500 personnes ! À 22h30, on annonce « Bernard Coclet, qui vient de France ». Je ne suis connu de personne, mais la France, à ce moment-là, c’est le symbole absolu de la liberté. Je reçois une ovation comme je n'en ai jamais eu de ma vie. À 23h30, on me jette dans une vielle Traban pour me ramener en vitesse à l'Ouest, car il faut impérativement repasser le poste-frontière avant minuit. Le lendemain, je donnais mon cours à l'Ouest, puis je rentrais chez moi.
Trois jours après mon retour, j'allume la télé : Mstislav Rostropovitch joue du violoncelle au pied du Mur. Le Mur est tombé.
Dès le mois de février suivant, je recontacte les Allemands de l'Est et j'y retourne pour un stage tout un week-end. À la fin, je monte sur une chaise et je leur lance : « J'organise un petit festival à Gennetines qui va durer quatre jours. Toute personne qui vient d'Allemagne de l'Est ne paiera pas l'entrée ! » Et on a vu débarquer des Allemands en Traban à Gennetines pour venir danser !
À force de voyager, à Venise et ailleurs, les gens me disaient : « Bernard, on aime ta façon de danser, on aimerait venir chez toi. Il y a déjà les Rencontres de Saint-Chartier pas très loin, organise un petit stage pour qu’on découvre le Bourbonnais et le Centre de la France. » Comme j'avais été conseiller en marketing dans une autre vie, je fais une petite étude de marché. Le résultat était binaire : soit on faisait une jauge à 50 personnes, soit à 500. J'ai choisi 500 !
Dès la première année, l'objectif est atteint. Le programme est traduit en anglais, allemand et italien. Des danseurs arrivent de l'Europe entière, en partie grâce aux contacts et aux fichiers d'adresses que j'avais commencé à glaner à Lautenbach. Un grand nombre des participants viennent des rencontres de Lautenbach. Le Grand Bal de l’Europe était né.
Folkinger de Berlin Est, en 1990, à Lautenbach
Cette simple affiche de bal folk vue en 1979 a probablement durablement changé le paysage de la danse en Europe. Si aujourd’hui une trentaine de danses traditionnelles - comme le rondeau, la bourrée ou certaines danses d'Alsace - sont pratiquées un peu partout, c’est en partie due au Grand Bal de l’Europe, avec ses 3 000 personnes par jour pendant 15 jours, qui sert de formidable diffuseur. Et rien de tout cela n'aurait existé sans les Rencontres de Lautenbach. À l'époque, pour remplir un bal, il fallait se battre pour obtenir un entrefilet dans la presse locale !
Pour finir sur une note surréaliste : en 2018, le film Le Grand Bal a été primé au Festival de Cannes. Nous nous sommes retrouvés à monter les marches et à danser sur le tapis rouge. Et devinez qui est la toute première personne sur qui je tombe en arrivant à Cannes ? Danyèle Besserer ! Elle y venait régulièrement pour un ciné-club qu’elle gère du côté de Munster. C'était magique. C’était un jeudi. Le samedi soir, nous étions de retour à Lautenbach pour danser. Nous avons quitté Cannes le matin à 9h pour être sur la piste à 22h en Alsace. La boucle était bouclée.
Il est indispensable de souligner qu’il y a depuis toujours une belle équipe pour faire vivre ce rêve de danse.
Bernard Coclet